Răspunde la: Jean Giraud/GIR/MOEBIUS 1938-2012

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Le Nouvel Observateur
Giraud/Moebius, l’agent double
Créé le 14-03-2012 a 16h13 – Mis a jour le 15-03-2012 a 12h55
PAR FRANCOIS ARMANET. Le maître de la bande dessinée est mort samedi a l’âge de 73 ans. Son oeuvre multiforme, foisonnante et inclassable a révolutionné le 9e art et irrigué l’imaginaire contemporain.

La tete dans les étoiles, la main en mouvement perpétuel. L’imagination débordante et le trait incisif, Jean Giraud avait l’humilité des maîtres, une éternelle insatisfaction devant ses dessins. Curieux, affectueux, a l’écoute. Introspectif a ses heures, mystique a sa façon, “garagiste de l’esprit”, avait un gout prononcé pour l’expérience psycho-magique. Et un solide humour. “Je suis un saint et un gredin/Petit roi mage, Jeannot lapin”, me dit-il un soir de confidence.

Tous les cadors de la BD, de Bilal a Loustal, de Mézieres a Killoffer, des vétérans du “Pilote” des années 1960 aux nouvelles stars de L’Association, le réverent comme un génie qui a su conjuguer durant un demi-siecle expérimentation et classicisme. Jean Giraud, chamane au double visage, sous la signature de “Gir” pour Blueberry, sommet du western réaliste, et sous celle de “Moebius” pour défricher les terrains vierges, était unique.

Son influence ne se limite pas a la bande dessinée franco-belge (quand Van Hamme clôt la série de “XIII”, il demande a Giraud de réaliser “la Version irlandaise”): les deux autres patries mondiales de la BD – mangas japonais et comics américains – lui vouent un culte rare. Il partage l’affiche avec Miyazaki, et Stan Lee fait appel a lui pour dessiner “le Surfer d’argent” chez Marvel.

Son oeuvre multiforme inspire jeux vidéo et grand écran: “Tron”, “Abyss”, “Alien” ou “le Cinquieme Elément” portent sa marque, et le récent court métrage en 3D qu’il avait conçu pour l’exposition Cartier frappait par son inventivité.
Repéré en 1963 par Jean-Michel Charlier, le “Dumas de la BD”, qui le prit sous son aile a “Pilote”, Giraud s’émancipe en fondant en 1975 avec Druillet et Dionnet la maison d’édition Les Humanoides associés et la revue “Métal hurlant”, qui révolutionna le genre sur fond de rock et de S F. Cette meme année 1963 apparaissait dans “Hara Kiri” la signature de Moebius. Au départ, une bulle d’oxygene, un masque pour échapper a la prison de la BD a une époque ou le genre était soumis a la censure parentale.
Sous le nom de Moebius, un nom emprunté au mathématicien et astronome allemand, je me suis offert la possibilité d’un programme sans limites. Je passais d’un univers de commande extérieure, celle d’un univers commercial, a un systeme de commande intérieure. Un systeme de double commande ! Enfant, on m’appelait Jeannot, j’aurais pu m’appeler Janus.”

Avant d’etre une libération, le choix de son pseudonyme passe par une lente maturation. Mai-68 accélere le mouvement: a “Pilote”, la jeune garde des dessinateurs convoque Goscinny au tribunal populaire:
J’étais le traître absolu parce que j’avais un pied dans „Blueberry” et l’autre dans le délire, la drogue et la provocation. Mais je n’avais pas honte, parce que j’étais l’agent actif d’une mutation en train de se produire. J’étais l’agent double, une cellule dans sa phase de scissiparité.”

Il ne quittera “Pilote” qu’en 1973. L’année suivante, avant l’aventure de “Métal hurlant”, il publie un premier album signé Moebius. Dans “le Bandard fou”,
“on voit un personnage qui est métaphoriquement moi-meme. Il a une érection absolument phénoménale et donne des coups de gourdin sur cette tumescence insupportable. L’érection, c’est la création; le gourdin, l’autocensure de la fécondation, de la poussée créatrice. Au fur et a mesure de l’album, on passe de la description de la frustration et de cette autocastration a l’acte sexuel avec la Femme, représentée par Lady Kowalsky (nom emprunté inconsciemment au personnage d’Un tramway nommé Désir).”

Ce jaillissement psychanalytique du “Bandard fou” devient le manifeste d’une génération de dessinateurs qui feront bientôt éclater les carcans du 9e art. Symétriquement a “Blueberry”, Moebius crée sans relâche. “Arzach”, “le Garage hermétique”, et la fabuleuse série de “l’Incal” avec Jodorowsky. Dans les années 2000, il se met en scene dans la série “Inside Moebius”.

Au fil de ses carnets surgissent Blueberry, le major Grubert, Arzak ou John Difool, personnages en quete d’auteur qui, tout en s’interrogeant sur leur propre sort, interpellent et s’amusent de leur créateur. A la maniere d’un Laurel et Hardy, leur alter ego glisse sur une peau de banane, se releve, repart, s’envole et rechute. Giraud est Moebius, Moebius se métamorphose en Giraud.

A l’heure de sa mort, un souvenir encore du “Bandard fou”, scene primitive selon Moebius. Jean Giraud qui avait dessiné quarante ans auparavant cette séquence de métamorphose ou l’on voit un type en train d’etre absorbé par un oeuf, livrait l’an passé ce commentaire:
Puis l’oeuf se fendille, les morceaux de la coquille volent en éclats et, a l’intérieur de l’oeuf on voit quelqu’un apparaître, qui est en fait moi maintenant. C’est une espece de petit vieux avec des lunettes, plus beaucoup de dents. Comment donner naissance au vieil homme? Toute sa vie, on va donner naissance a ce qu’on est au moment de sa mort, c’est a dire a son bilan. Tu vois, la vie, c’est l’inverse de ce que ça a l’air d’etre.”

François Armanet